Ragnar le Breton : quelle femme se cache derrière la légende viking ?

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Jérome

Ragnar Lothbrok fascine depuis des siècles. Ce guerrier viking dont le nom résonne dans les sagas nordiques, les chroniques médiévales et les séries télévisées du XXIe siècle reste pourtant une figure profondément ambiguë : à mi-chemin entre personnage historique et construction mythologique. Mais une question revient régulièrement dans les discussions autour de ce héros : qui étaient les femmes de Ragnar le Breton, ce chef viking dont les raids auraient frappé la Bretagne et la Normandie naissante ?

Les sources sont rares, parfois contradictoires, souvent filtrées par des siècles de réécriture. Ce qu’on peut reconstituer reste néanmoins passionnant — surtout quand on comprend à quel point ces femmes ont façonné le mythe autant que l’homme lui-même.

Ragnar Lothbrok : une figure historique introuvable

Ce que disent vraiment les sources médiévales

Saxo Grammaticus, l’historien danois du XIIe siècle, est l’une des premières sources à mentionner un certain Ragnarr, guerrier redoutable aux exploits surhumains. Dans ses Gesta Danorum, Ragnar tue un serpent géant pour conquérir la main d’une femme — Thora Borgarhjort — dont il s’éprend. Le registre est clairement celui du conte héroïque, pas de la chronique factuelle.

Les sagas islandaises, notamment la Ragnars saga Loðbrókar, ajoutent une couche supplémentaire. Ces textes, rédigés au XIIIe siècle, compilent des traditions orales qui circulaient depuis bien longtemps. Le problème ? Ils ont été écrits 300 à 400 ans après les événements supposés, par des auteurs qui n’avaient aucun intérêt à distinguer histoire et légende.

Côté francophone, les Annales franques évoquent bien des chefs vikings nommés Reginheri ou Ragnar lors des raids sur Paris en 845, mais rien ne permet d’affirmer qu’il s’agit du même personnage que le héros des sagas. La confusion entre plusieurs individus réels est l’hypothèse la plus solide aujourd’hui.

Le surnom « Lothbrok » et les braies velues

Le surnom Lothbrok — parfois orthographié Lodbrok — signifie littéralement « braies velues » ou « culottes poilues » en vieux norrois. Selon la saga, Ragnar aurait revêtu des braies en peau de bête traitée pour affronter un serpent venimeux. Une image qui a survécu des siècles.

Ce détail pittoresque illustre bien la nature du personnage : les traits qui le rendent mémorable sont précisément ceux qui le rendent invérifiable. Un chef de guerre historique ne se distingue pas par ses vêtements anti-serpents. Un héros de saga, si.

Les femmes de Ragnar : entre mythe et reconstruction

Thora Borgarhjort, la première épouse

Dans la saga, Thora est la fille d’un jarl scandinave. Ragnar la gagne en tuant deux serpents géants qui gardaient sa chambre. Elle lui donne deux fils — Eiríkr et Agnarr — avant de mourir jeune. Son rôle dans le récit est celui du prix à gagner, du moteur de l’exploit fondateur. Difficile d’y voir autre chose qu’un archétype littéraire.

Pourtant, cette figure féminine porte une symbolique forte dans la tradition nordique : la femme comme territoire à conquérir, certes, mais aussi comme légitimation du pouvoir. Épouser Thora, c’est accéder à la noblesse scandinave.

Aslaug, la femme qui a changé la donne

Aslaug est une tout autre affaire. Fille légendaire de Sigurd le Tueur de Dragon et de la walkyrie Brynhildr, elle incarne dans la saga une puissance propre, indépendante de Ragnar. Elle prédit l’avenir, conseille ses fils, résiste aux humiliations. Quand Ragnar veut se remarier avec une princesse scandinave, Aslaug déjoue le plan en se présentant à la cour sous un déguisement.

C’est elle qui donne à Ragnar ses fils les plus célèbres :

  • Sigurd Serpent-dans-l’Œil, dont l’étrange pupille est prédite avant sa naissance
  • Björn Côte-de-Fer, qui mènera des raids jusqu’en Méditerranée
  • Ivar sans Os, le stratège redouté
  • Hvitserk et Ubbe, moins connus mais présents dans plusieurs sources

Aslaug est la seule femme du mythe de Ragnar dotée d’une véritable épaisseur narrative. Elle agit, elle prédit, elle survit. Et quand Ragnar meurt dans un puits de serpents chez le roi Ælla de Northumbrie, ce sont ses fils — ses fils à elle — qui vengent sa mort lors du fameux « Grand Raid » sur l’Angleterre en 865.

Ragnar et la Bretagne : le lien breton

La question du « Ragnar le Breton » mérite un éclaircissement. L’appellation désigne généralement un chef viking qui aurait mené des raids sur les côtes bretonnes au IXe siècle, dans la continuité des attaques normandes sur la région. La Normandie et la Bretagne subissent à la même époque des incursions répétées de guerriers nordiques, et les noms se mêlent dans les chroniques locales.

Aucune source bretonne ne mentionne explicitement une femme liée à ce « Ragnar le Breton ». Deux hypothèses circulent : soit il s’agit d’un chef local assimilé rétrospectivement au personnage de la saga, soit d’une figure entièrement distincte à qui on a plaqué l’identité de Lothbrok. Dans les deux cas, les femmes qui lui sont attribuées dans la tradition populaire proviennent de la saga islandaise, pas de sources bretonnes ou franques.

C’est un mécanisme classique dans la construction des mythes vikings : un nom célèbre absorbe des récits locaux, des exploits attribués à des individus différents se fondent en un seul personnage, et les femmes de ce personnage composite héritent de traits issus de plusieurs traditions distinctes.

La saga moderne : séries et réinventions contemporaines

La série Vikings diffusée à partir de 2013 sur History Channel a relancé l’intérêt pour Ragnar Lothbrok à une échelle mondiale. L’acteur Travis Fimmel incarne un Ragnar tourmenté, ses femmes Lagertha et Aslaug devenant des personnages centraux avec leur propre arc narratif.

Lagertha — absente des sources médiévales sous ce nom précis, mais évoquée dans Saxo Grammaticus sous la forme latine Lathgertha — est présentée comme une shieldmaiden, guerrière à part entière. La série en fait un personnage d’une complexité réelle, loin du simple faire-valoir.

Ce traitement moderne dit quelque chose d’important : nos sociétés projettent sur le passé viking des interrogations très actuelles sur le genre, le pouvoir et l’agentivité féminine. Les femmes de Ragnar intéressent aujourd’hui non pas comme curiosités historiques, mais comme miroirs de débats contemporains. C’est légitime — à condition de ne pas confondre fiction et histoire.

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Ce qu’on peut affirmer avec certitude

Quelques points solides émergent malgré le brouillard des sources :

  • Un ou plusieurs chefs vikings nommés Ragnar ont bien existé au IXe siècle et mené des raids sur les côtes franques, bretonnes et anglaises
  • Le personnage littéraire de Ragnars saga est une compilation tardive, rédigée au XIIIe siècle, qui fusionne plusieurs individus réels
  • Les femmes de la saga — Thora et Aslaug — sont des constructions narratives, même si elles peuvent s’inspirer de figures féminines réelles de l’époque viking
  • Aucune source bretonne ou normande du IXe siècle ne nomme les épouses d’un chef viking appelé Ragnar
  • Le surnom Lothbrok (braies velues) apparaît dès les premières sources mais son origine exacte reste débattue

L’honnêteté intellectuelle impose de l’admettre : on ne sait pas qui étaient les femmes de Ragnar le Breton. On sait qui elles sont dans la saga, dans la série télévisée, dans l’imaginaire collectif. C’est déjà beaucoup — et c’est une autre forme de vérité.

Pourquoi ces femmes continuent de captiver

Aslaug prédit l’avenir et élève des fils qui changent l’histoire de l’Angleterre. Lagertha se bat à égalité avec les hommes. Thora déclenche un exploit fondateur. Ces figures féminines ont traversé les siècles non pas malgré leur rapport à Ragnar, mais grâce à l’autonomie narrative que les sagas leur ont accordée — maladroitement parfois, mais réellement.

La saga de Ragnar Lothbrok est l’une des rares traditions médiévales où les femmes ne sont pas de simples objets de l’action masculine. Elles font avancer le récit, elles portent des lignées, elles exercent des pouvoirs que les hommes n’ont pas. C’est peut-être la raison pour laquelle ce mythe, né dans les fjords scandinaves il y a plus de mille ans, résonne encore aussi fort aujourd’hui — en Bretagne comme ailleurs.